Le Changement Climatique c'est quoi ?
Posté : 18 janv. 2020, 15:21
Bonjour à tous,
Je me rends compte en donnant des cours ou des conférences, que les gens perçoivent mal ce que peut représenter un réchauffement climatique de quelques degrés. Un peu de pédagogie donc, si je peux me permettre, pour ceux d'entre vous qui sont moins au fait de ce problème.
Petit rappel tout d'abord : si on continu notre mode de vie actuel (le "business as usual", ce que les climatologues appellent le scénario RCP8.5, correspondant à un forçage radiatif de +8.5 W/m2 à l'horizon 2100), on doit s'attendre à un réchauffement global d'au moins +5°C (les dernières simulations sont à +7°C...). Ce forçage radiatif est lié indubitablement aux émissions humaines (directes ou indirectes) de gaz à effet de serre (CO2, méthane etc.).
Pour la plupart des gens, +6°C cela ne parle pas beaucoup car ce n'est pas une variation très tangible. Les gens sont sensibles aux variations journalières ou saisonnières des températures et celles-ci sont bien plus élevées (+10 +20°c). Alors, +6°C d'augmentation de température moyenne cela peut paraitre assez anecdotique. On peut se demander d’ailleurs si cela peut contribuer au manque de prise de conscience général de l'ampleur de la crise climatique qui s'annonce ? En fait, du point de vue de la végétation et de la biogéographie en général, cette variation est juste colossale. Je m'en vais vous le démontrer...
Mon objectif est donc de vous présenter quelques illustrations très simples, mais je pense marquantes, pour rendre plus tangible ce petit +6°C.
Voici tout d'abord une carte simplifiée des différents "biomes" de notre petit coin de planète: Les biogéographes ont démontré depuis longtemps que la variable climatique qui détermine au premier ordre cette distribution est la température. Les précipitations et les types de sols sont importants aussi, mais chez nous c’est surtout la température qui modèle à grande échelle les types de végétations, comme le montre cette cartographie des températures annuelles moyennes sur cette région : Mais le point important à regarder ici c’est l’ordre de grandeur de variation de ces températures sur cette carte. La différence de température annuelle moyenne entre un climat tempéré et un climat méditerranéen est de l’ordre de 6°C, tout comme la différence entre un climat tempéré et un climat boréal. Autrement dit, si on augmente de 6°C la température, on doit s’attendre à voir un végétation de type méditerranéen remplacer une forêt tempérée, ou une forêt boréale se convertir en forêt tempérée.
C’est aussi ce que savent les paléontologues depuis longtemps. Au cours du Quaternaire se sont succédées des vagues de glaciation, une toutes les 100 000 ans à peu près. En France, une végétation de type boréale (toundra) occupait les plaines pendant les périodes glaciaires. Nous sommes actuellement en période interglaciaire caractérisée par sa végétation tempérée. Les paléoclimatologues peuvent reconstruire les climats du passé et nous apprennent que les variations de températures moyennes entre une période glaciaire et interglaciaire n’est aussi que de quelques degrés (6 environ pour simplifier), ce qui est tout à fait cohérent avec l’étagement actuel des végétations. On peut donc conclure, avec un degré de certitude élevé, que nous aurons, à terme, une végétation de type méditerranéenne dans le bassin parisien, et une végétation désertique dans le midi si la température moyenne augmente de 6°C. Mais il y a un petit problème… Il aura fallu quelques milliers d’années pour que le climat se réchauffe et que la forêt tempérée s’installe depuis la dernière glaciation (Holocène), car les arbres ne migrent naturellement que de quelques centaines de mètres par an. Voici un exemple pour le Chêne qui montre sa migration progressive vers le Nord au cours de l’Holocène (par tranches de 1000 ans). Le petit problème c’est que le réchauffement climatique au cours de l’Anthropocène sera très rapide, 6°C en un siècle seulement! Les simulations climatiques nous montrent que si on poursuit le scénario RCP8.5 nous aurons en 2060 à Clermont-Ferrand la température moyenne de Montpellier et que pendant ce laps de temps la forêt méditerranéenne n’aura migré naturellement vers le nord que de quelques dizaines de Km.
Les modèles de végétation nous montrent par ailleurs (c’est sur quoi je travaille précisément) que le changement climatique est d’une telle ampleur et d’une telle rapidité que les arbres n’auront probablement pas le temps de s’adapter ou de s’acclimater à ces nouvelles conditions climatiques. Autrement dit, le taux de mortalité va considérablement augmenter pour atteindre des chances de survie quasi nulles à la fin du siècle pour les espèces présentes actuellement dans nos forêts. Nos modèles montrent que seules les espèces des végétations méditerranéennes sont physiologiquement adaptées au climat que nous aurons en 2100 dans le centre de la France. Le problème est donc simple : d’ici la fin du siècle les espèces spontanées d’arbres qui peuplent actuellement nos forêts vont dépérir et les espèces potentiellement adaptées à ces futures conditions n’auront pas eu le temps de s’y installer naturellement (on commence à parler de migration assistée pour les aider un peu!). Nous avons par ailleurs montré que ce scénario est global et qu’il risque d’impacter tous les biomes forestiers de la planète. Il va donc falloir s’habituer à voir des forêts naturelles de plus en plus dépérissantes (avec une augmentation des risques d’incendie). Les arbres les plus vieux seront probablement les premiers touchés, laissant des milieux plus ouverts propices à l’installation de fruticées (fourrés à pruneliers par exemple).
Pour conclure, derrière ce petit +6°C se cache donc une modification majeure et globale de nos écosystèmes naturels. La seule solution pour éviter ce scénario catastrophe (pour nous, naturalistes) est connue : réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre, ce qui signifie changer aussi drastiquement nos modes de vie. A chacun de montrer l’exemple à suivre !
Bonne année quand même !
Je me rends compte en donnant des cours ou des conférences, que les gens perçoivent mal ce que peut représenter un réchauffement climatique de quelques degrés. Un peu de pédagogie donc, si je peux me permettre, pour ceux d'entre vous qui sont moins au fait de ce problème.
Petit rappel tout d'abord : si on continu notre mode de vie actuel (le "business as usual", ce que les climatologues appellent le scénario RCP8.5, correspondant à un forçage radiatif de +8.5 W/m2 à l'horizon 2100), on doit s'attendre à un réchauffement global d'au moins +5°C (les dernières simulations sont à +7°C...). Ce forçage radiatif est lié indubitablement aux émissions humaines (directes ou indirectes) de gaz à effet de serre (CO2, méthane etc.).
Pour la plupart des gens, +6°C cela ne parle pas beaucoup car ce n'est pas une variation très tangible. Les gens sont sensibles aux variations journalières ou saisonnières des températures et celles-ci sont bien plus élevées (+10 +20°c). Alors, +6°C d'augmentation de température moyenne cela peut paraitre assez anecdotique. On peut se demander d’ailleurs si cela peut contribuer au manque de prise de conscience général de l'ampleur de la crise climatique qui s'annonce ? En fait, du point de vue de la végétation et de la biogéographie en général, cette variation est juste colossale. Je m'en vais vous le démontrer...
Mon objectif est donc de vous présenter quelques illustrations très simples, mais je pense marquantes, pour rendre plus tangible ce petit +6°C.
Voici tout d'abord une carte simplifiée des différents "biomes" de notre petit coin de planète: Les biogéographes ont démontré depuis longtemps que la variable climatique qui détermine au premier ordre cette distribution est la température. Les précipitations et les types de sols sont importants aussi, mais chez nous c’est surtout la température qui modèle à grande échelle les types de végétations, comme le montre cette cartographie des températures annuelles moyennes sur cette région : Mais le point important à regarder ici c’est l’ordre de grandeur de variation de ces températures sur cette carte. La différence de température annuelle moyenne entre un climat tempéré et un climat méditerranéen est de l’ordre de 6°C, tout comme la différence entre un climat tempéré et un climat boréal. Autrement dit, si on augmente de 6°C la température, on doit s’attendre à voir un végétation de type méditerranéen remplacer une forêt tempérée, ou une forêt boréale se convertir en forêt tempérée.
C’est aussi ce que savent les paléontologues depuis longtemps. Au cours du Quaternaire se sont succédées des vagues de glaciation, une toutes les 100 000 ans à peu près. En France, une végétation de type boréale (toundra) occupait les plaines pendant les périodes glaciaires. Nous sommes actuellement en période interglaciaire caractérisée par sa végétation tempérée. Les paléoclimatologues peuvent reconstruire les climats du passé et nous apprennent que les variations de températures moyennes entre une période glaciaire et interglaciaire n’est aussi que de quelques degrés (6 environ pour simplifier), ce qui est tout à fait cohérent avec l’étagement actuel des végétations. On peut donc conclure, avec un degré de certitude élevé, que nous aurons, à terme, une végétation de type méditerranéenne dans le bassin parisien, et une végétation désertique dans le midi si la température moyenne augmente de 6°C. Mais il y a un petit problème… Il aura fallu quelques milliers d’années pour que le climat se réchauffe et que la forêt tempérée s’installe depuis la dernière glaciation (Holocène), car les arbres ne migrent naturellement que de quelques centaines de mètres par an. Voici un exemple pour le Chêne qui montre sa migration progressive vers le Nord au cours de l’Holocène (par tranches de 1000 ans). Le petit problème c’est que le réchauffement climatique au cours de l’Anthropocène sera très rapide, 6°C en un siècle seulement! Les simulations climatiques nous montrent que si on poursuit le scénario RCP8.5 nous aurons en 2060 à Clermont-Ferrand la température moyenne de Montpellier et que pendant ce laps de temps la forêt méditerranéenne n’aura migré naturellement vers le nord que de quelques dizaines de Km.
Les modèles de végétation nous montrent par ailleurs (c’est sur quoi je travaille précisément) que le changement climatique est d’une telle ampleur et d’une telle rapidité que les arbres n’auront probablement pas le temps de s’adapter ou de s’acclimater à ces nouvelles conditions climatiques. Autrement dit, le taux de mortalité va considérablement augmenter pour atteindre des chances de survie quasi nulles à la fin du siècle pour les espèces présentes actuellement dans nos forêts. Nos modèles montrent que seules les espèces des végétations méditerranéennes sont physiologiquement adaptées au climat que nous aurons en 2100 dans le centre de la France. Le problème est donc simple : d’ici la fin du siècle les espèces spontanées d’arbres qui peuplent actuellement nos forêts vont dépérir et les espèces potentiellement adaptées à ces futures conditions n’auront pas eu le temps de s’y installer naturellement (on commence à parler de migration assistée pour les aider un peu!). Nous avons par ailleurs montré que ce scénario est global et qu’il risque d’impacter tous les biomes forestiers de la planète. Il va donc falloir s’habituer à voir des forêts naturelles de plus en plus dépérissantes (avec une augmentation des risques d’incendie). Les arbres les plus vieux seront probablement les premiers touchés, laissant des milieux plus ouverts propices à l’installation de fruticées (fourrés à pruneliers par exemple).
Pour conclure, derrière ce petit +6°C se cache donc une modification majeure et globale de nos écosystèmes naturels. La seule solution pour éviter ce scénario catastrophe (pour nous, naturalistes) est connue : réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre, ce qui signifie changer aussi drastiquement nos modes de vie. A chacun de montrer l’exemple à suivre !
Bonne année quand même !