En ce qui me concerne, je ne suis ni surpris ni inquiet de l’indifférence juvénile. La mycologie est une science contemplative ; elle nécessite donc deux qualités.
L’abnégation, car il en faut pour passer des heures à l’étude d’une espèce récalcitrante, uniquement pour percer son identité. Je me suis souvent demander où était l’intérêt d’un tel graal ?
Qu’a-t-on à y gagner ? Quel peut être le bénéfice palpable d’un jeu si puéril ?
Encore, lorsque l’estomac est aux commandes, que l’espérance gustative est en éveil, on peut comprendre. Il y a là une conséquence pratique à la connaissance des champignons. Mais cela ne concerne que peu d’espèces, les bon comestibles et les dangereux… On en a vite fait le tour si on se contente des quelques espèces faciles à identifier et, généralement, abondantes.
Mais qu’a-t-on a y gagner lorsque, fier comme un vainqueur du mont Everest, on contemple avec ravissement le résultat positif de notre recherche. Bon dieu mais c’est bien sûr, comme dirait l’un d’entre nous ; c’est Inocybe umbrina !
Bravo… et après…
C’est là que se situe l’abnégation, dans cet effort titanesque pour aboutir à un résultat lilliputien.
La seconde qualité est la patience, car il faut un temps infini pour créer un bon mycologue, des heures de travail qui finissent par se compter en années, de longues promenades, les yeux rivés, comme hypnotisés, sur le sol, tout son corps, tout son être, écraser à terre, rampant dans les feuilles et sur une terre grasse et collante, uniquement pour dégotter une perle rare, c'est-à-dire un champignon insignifiant.
Mais la jeunesse, ce n’est pas ça. La jeunesse c’est le besoin de bouger, de courir après les innombrables chimères enfantées par des cerveaux imaginatifs et candides. La jeunesse, c’est la certitude d’un monde qui paraît si vaste qu’il faut se précipiter en tous sens pour en faire le tour, sans se rendre compte que l’homme est condamné au surplace désespérant. La jeunesse c’est également le moment où il faut se construire, non seulement soi-même, mais construire son avenir qui n’est jamais rose et qu’on imagine si beau et prometteur…
Bien sûr, il y a quelques exceptions, nous en connaissons ; il y a quelques créatures improbables, quelques monstres sortis tout droit d’un roman d’Isaac Asimof. Mais ce n’est pas la généralité. Les autres, horriblement normaux, n’ont rien à faire de la mycologie. Certains y viendront peut-être quand la quarantaine les aura rattrapés.
Mais, aujourd’hui, alors que les années se sont multipliées, qu’elles pèsent de plus en plus lourd sur mes frêles épaules, alors que je suis au seuil de ma vie, comme disait Victor Hugo, je suis totalement serein car j’ai compris.
Non, la mycologie n’est pas une science inepte, insane et dérisoire parce que rien n’existe avant qu’on ne le nomme. Le mycologue est un démiurge qui donne vie à la nature, à une partie, même infime, de la nature. En ce sens il est l’égal de dieu, même plus, il le réinvente à chaque fois qu’un champignon se sent vivre en apprenant son nom.
Mais il faut du temps pour fabriquer un Dieu. Alors laissons la jeunesse danser la farandole autour du monde et continuons à le créer.