Texte tiré du Bulletin Suisse de Mycologie 3/2004:
A propos du schizophylle / Un champignon nuisible à répartition mondiale (suite)
de H. Clémençon / Traduction F. Brunelli
Un champignon lignicole - pas si inoffensif !
Dans tous les livres, le schizophylle est déclaré lignicole, et tous les amateurs le connaissent comme tel. Cooke (1961) énumère plus de 350 espèces ligneuses sur lesquelles il a été trouvé. Bien quel le bois soit son substrat normal, il vient aussi sur fruits et sur d'autres produits agricoles, par exemple sur canne à sucre, où il peut causer des dommages considérables; il peut aussi pousser sur des tissus animaux et humains et même parfois y produire des basidiomes; mais de tels cas ne sont en général rapportés que dans des revues médicales, de sorte qu'ils échappent à beaucoup de mycologues. Cooke (1961) rapporte des cas de schizophylles venus sur os de baleine, sur ongles des pieds ("où il causa un inconfort certain") et dans un crachat ("la chose n'est pas étrange, le patient ayant l'habitude de mâcher ledit champignon"). Restrepo & al. ("1970", publié en 1973) ont analysé un abcès venu dans la bouche d'un enfant; ils en isolèrent un champignon, qui se révéla être un schizophylle; cet isolat fut ensuite mis en culture par Watling et Sweeney ("1971", publié en 1974) et identifié comme Schizophyllum commune. On reste rêveur, à la lecture d'un article de Rihs, Padhye et Good (1996), en apprenant que notre schizophylle peut se nicher sur les ongles, dans le nez, dans les poumons ou le cerveau, pouvant conduire des hommes à la mort. Hosoe & al. (1999) ont isolé Schizophyllum dans une mycose pulmonaire humaine; et Kawayama & al. (2003) rapportent sur une pneumonie induite par ce champignon. Les infections semblent devenir plus fréquentes ces derniers temps. La raison en est que le schizophylle semble profiter de déficiences immunitaires et qu'il s'attaque surtout aux patient porteurs d'HIV et aux personnes dont les défenses immunitaires sont affaiblies par des médicaments. Il est donc moins dangereux pour les gens en bonne santé, mais je m'abstiendrai dorénavant de porter du schizophylle en bouche et même d'en humer.
L'intérêt médical ne se limite pas au développement du schizophylle dans des organes humains. Foudin & Calvert (1982) signalent des stérilités et des fausses couches chez des cochons nourris avec une bouillie de sorgho malheureusement infectée par des champignons, qui se révélèrent être des schizophylles; les auteurs supposèrent qu'ils avaient produit des substances toxiques dans la bouillie. En tout cas, lorsque le mil infecté fut remplacé par du sorgho sain, les symptômes disparurent et les laies mirent à nouveau bas des cochonnets en parfaite santé. Hosoe & al. (1999) ont démontré que le schizophylle peut effectivement produire des substances toxiques. Dans le cas de la mycose pulmonaire, évoquée plus haut, ils ont isolé du schizophylle une violente cytotoxine, qu'ils nommèrent schizocommunine. On ne sait pas si les Schizophyllum sauvages produisent aussi cette toxine; mais elle n'est probablement pas un violent poison puisque selon Cooke (1961), le champignon passe pour comestible au Congo, au Pérou, à Assam et en Thaïlande ! On se doit d'ajouter que l'honneur est sauf pour le champignon, car il pourrait aussi avoir des vertus curatives. Ying, Mao, Ma, Zong et Wen (1987) déclarent qu'il peut enrayer la croissance de certaines tumeurs malignes de 70% à 100%. La substance active est un polysaccharide nommé schizophyllane et il peut effectivement avoir une action antitumorale ou immunofavorable (Brochers & al. 1999; Sadler 2003). Au Japon, on produit industriellement, à base de schizophyllane, un médicament contre les tumeurs cérébrales (Zhuang 1998). J'ignore s'il est vraiment médicalement efficace; il l'est, en tout cas, sur le plan commercial.